1906 – Phénix

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1906

Phénix

 

Madrid  (Espagne)

 

 

 

 

 

 

Le Phénix ou l’art dans la publicité

En 1906, Jules Février, architecte parisien célèbre pour ses constructions dans la plaine Monceau[1] , commande à Saint-Marceaux « le couronnement d’un hôtel qu’il construit à Madrid pour « Le Phénix » compagnie d’assurances. » cf Journal de Marguerite de Saint-Marceaux, 28 octobre 1906.

Le sculpteur se doit de respecter les désirs de son commanditaire. Le nom même de la compagnie d’assurance oriente le projet de l’artiste. Le phénix est un oiseau légendaire d’une longévité exceptionnelle, doué du pouvoir de renaître de ses cendres. Cet aigle gigantesque de couleur rouge est aussi appelé « oiseau de feu. » Les différentes mythologies anciennes comportent toutes un animal fabuleux de même forme et de même pouvoir. C’est dire que cette image touche l’imaginaire profond de tous les peuples. L’oiseau est représenté le plus souvent les pattes dans un brasier ardent, ailes à demi-déployées, son long cou flexible légèrement courbé, la tête tournée vers le sud.

Sans doute pour respecter cette image très répandue, la compagnie a souhaité dans un premier temps que l’oiseau ait les pattes dans des flammes réalistes qui mettaient sous les yeux véritablement le danger. En les voyant, chacun imaginait immédiatement l’embrasement de sa maison, son immeuble, les bâtiments de son entreprise… Et comprenait instantanément la nécessité de souscrire une assurance incendie. Puis la société a étendu ses compétences et a couvert d’autres risques comme la mort des hommes ou les destructions accidentelles autres que les sinistres. Les dirigeants ont alors opté pour des flammes plus symboliques.[2]

René de Saint-Marceaux conçoit un emblème qui marquera visuellement la présence de la Compagnie d’assurances en Espagne, en France et dans le monde si les affaires marchent bien. La commande passée, la réalisation avance lentement à cause de la mauvaise santé de René ( épanchement de synovie au genou, fatigue ).

Le symbole est particulièrement bien choisi : le jeune homme soulevé de terre sur l’aile droite du phénix, appuyé de la main gauche sur l’aile gauche de l’oiseau, lève haut vers le ciel son bras droit, comme prêt à donner le signal d’envol ; le phénix dressé sur ses pattes puissantes tourne la tête vers cette main, prêt à répondre à ce signal. On sent la dynamique du geste, l’équilibre parfait du triangle formé par l’extrémité des ailes étendues et celle de la main levée, la masse du corps de l’oiseau et des jambes du Génie tirée vers le haut par le bec et la main.

Le langage visuel est clair, la signification immédiate : si vous êtes le personnage appuyé sur l’aile de la compagnie, vous irez vers l’avenir, vous décollerez, les accidents de la vie ne pourront vous arrêter dans votre élan, la compagnie vous épaulera.

L’entrepreneur Luis Fernández Esteve-Caballero livre l’immeuble madrilène en 1910. La statue du Phénix de Saint-Marceaux est installée sur le dôme de la compagnie en 1911. Elle domine le centre historique de Madrid jusqu’en 1972, date à laquelle la Compagnie décide de moderniser son image de marque pour s’adapter aux transformations de la société, moins sensible aux figures mythologiques, plus préoccupée par les conditions de travail, les loisirs ou la vie quotidienne. Le symbole est conservé mais réinterprété : les statues[3] qui dominent les bâtiments ressemblent de la rue à celle conçue par René de Saint-Marceaux et continuent la série des Phénix déjà disséminés dans le monde.

De loin, c’est la même silhouette au Portugal ou au Maroc, en Algérie ou en Côte d’Ivoire, au Sénégal… En France ? Oui, Paris possède un oiseau légendaire qui enlève d’un coup d’aile un beau jeune homme et le sauve du danger des flammes qui montent vers lui. Rendez-vous à l’angle de la rue Pasquier et du boulevard Haussmann dans le VIIIème arrondissement, et levez les yeux vers le sommet du dôme.

Comme la forme du monument de l’Union Postale Universelle, simplifiée, est devenue l’emblème de toutes les postes du monde sous forme d’un tampon, le dessin épuré du phénix et de son compagnon a été intégré au nom de la nouvelle compagnie d’assurance AGF-Phénix.

Cette situation est paradoxale : René de Saint-Marceaux est à la fois oublié, puisque sa composition originale est reléguée au fond d’un jardin privé, et célèbre, puisque son œuvre perdure et se répand sur les murs de nos villes sous forme d’un graphisme tellement connu que personne n’a plus besoin de le commenter. Le logo des assurances AGF-Phénix est reproduit dans toutes les dimensions, de l’en-tête sur une correspondance à l’enseigne sur une façade d’immeuble ! Mais qui connaît son visionnaire concepteur ? Il est encore de nos jours classé dans la catégorie « néo-classique » donc sans originalité !

 

[1] Jules Février a remporté le grand prix de l’exposition de 1889 pour l’Hôtel Gaillard, bijou de style Renaissance, que l’on peut admirer place du Général Catroux, place proche du 100, boulevard Malesherbes à Paris où habite René de Saint-Marceaux et sur laquelle s’élève le monument à Alexandre Dumas fils, tout juste sorti des mains du sculpteur en 1906.

[2] Ce qui correspondait au vœux  du sculpteur dont le travail tend vers la généralisation, la simplification, l’abstraction.

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